Le 3 juillet dernier, à l'issue de la déclaration de politique générale du Premier Ministre, François Bayrou a dénoncé devant la représentatiton nationale "deux
hypothèques indépassables" justifiant son abstention dans le vote de la confiance au gouvernement. Parmi ces deux hypothèques, figure la concentration des pouvoirs au sommet de l'exécutif,
incompatible de la modernisation de nos institutions. De fait, comme chacun aura pu le constater, le Président de la République est aujourd'hui omni-présent dans la vie politique française, il
s'occupe de tout, décide de tout. C'est une première, un nouveau style de "management" que l'on pourrait aisément comparer à celui d'une entreprise, dont certains jugeront qu'il favorise
l'action au détriment de l'immobilisme, et d'autres - par sagesse - considèreront qu'il porte en lui de graves dangers. Pour analyser exhaustivement cette problématique, je pense qu'il faut
successivement en étudier les causes profondes, la façon dont cet hyper-pouvoir s'est en pratique (très) rapidement mis en place, les conséquences qu'il pourrait avoir sur l'avenir de notre vie
politique et enfin les remèdes envisageables.
Les causes profondes: il me semble qu'on touche là directement aux institutions de la Vème République, telles qu'elles ont été voulues par le Général de Gaulle, et telles
qu'elles ont été amendées par la mise en place du quinquennat et l'inversion du calendrier électoral. Qui saurait-dire aujourd'hui, au regard de ses institutions, sous quel type de régime la
France est placée? Un régime parlementaire, tel qu'est supposée être la Vème République suppose une séparation souple du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif. Mais est-ce encore le cas
depuis que les calendriers des élections présidentielles et législatives sont synchrones? De fait, il n'y a plus aujourd'hui de réelle séparation pratique entre pouvoirs exécutif et législatif.
Alors quel nom donner à ce nouveau régime, unique en Europe?
Nicolas Sarkozy, l'hyper-Président: loin de se contenter de ce que certains avaient pu qualifier de "dérive monarchique" de nos institutions ces dernières années, N. Sarkozy,
de par sa personnalité, a fortement amplifié le phénomène. En s'abstenant de respecter l'article 20 de la constitution qui stipule que "le gouvernement détermine et conduit la Politique de
la Nation", en rabaissant le rôle du Premier Ministre à celui d'interlocuteur privilégié avec le Parlement, en mettant en place des structures Elyséennes destinées à contrôler et même
diriger l'action du gouvernement, en diminuant le pouvoir intrinsèque de certains ministères régaliens tels que le Ministère de l'Economie et des Finances ou le Ministère de l'Intérieur. Pire
encore, sous couvert d'une volonté d'ouverture qu'il avait pourtant fortement condamnée durant la campagne de premier tour des élections présidentielles, N. Sarkozy a fait en sorte de "tuer"
toute opposition politique. Force est de constater que même au sein de l'UMP, la mise en place d'une direction collégiale poursuit ce même but, à savoir empêcher la naissance de toute
opposition.
Les risques: les risques liés à de telles pratiques sont bien évidemment nombreux et hélas bien réels. En premier lieu, la concentration des pouvoirs entre les mains d'un seul
homme laisse naturellement envisager la notion "d'abus de pouvoir", notamment lorsque ce dernier, du fait de ses nombreuses amitiés médiatico-financières, est soupçonné de "commander" à 90 % de
la presse écrite ou audiovisuelle. En second lieu, il suffit d'observer le déroulement de la négociation sur la Réforme des Universités pour se rendre compte des effets pervers d'un tel
système. L'intervention directe du Chef de l'Etat sur ce dossier laisse augurer que désormais, en cas de contestation lors de la mise en place de réformes, ni le Ministre en charge, ni le
Premier Ministre ne seront plus considérés comme des interlocuteurs légitimes. Tout le monde voudra directement discuter avec le Président, celui qui a le vrai pouvoir de décision... En
troisième lieu, il convient d'imaginer quel serait l'impact d'un blocage majeur sur un projet de Réforme dans le futur: le Président s'affichant en première ligne, il ne lui serait plus
possible comme l'ont fait traditionnellement ses prédécesseurs d'utiliser son gouvernement comme un fusible. Enfin, et c'est me semble t-il le plus important, du fait du mélange des genres
entre pouvoirs exécutif et législatif, le Parlement devenant une simple "Chambre d'Enregistrement", l'opposition ne disposera plus de moyen institutionnel pour s'exprimer. Dès lors, le seul
moyen d'expression de son mécontentement restera celui de la Rue...
Les remèdes: la solution qui s'impose en toute logique consiste à ramener le débat législatif là où il doit naturellement avoir lieu, c'est à dire au Parlement. En ce sens, le
rôle du Parlement doit être renforcé, sa représentativité doit être améliorée aussi. La mise en place d'une dose importante de proportionnelle, voire d'une proportionnelle intégrale à
l'Allemande, doit être instaurée, afin que le Parlement redevienne un véritable lieu de débat. Des instances de contrôle de l'action gouvernementale doivent aussi être mises en place.
Malheureusement, nombre de ces remèdes ne pourront être mis en oeuvre qu'à un horizon de 5 ans au plus tôt. Dans l'attente, une seule mesure me semble être réellement adéquate pour éviter un
potentiel désastre: que le Président de la République prenne pleinement conscience de son rôle, à savoir servir la Nation et non pas promouvoir sa propre image ou "tuer" politiquement ses
adversaires.